Quinze ans. C'est le temps qu'il faut attendre, en moyenne, pour qu'un arbre fruitier planté de façon classique donne ses premiers fruits. Quinze ans, c'est long — trop long quand on cultive pour vivre. Un arbre greffé, lui, produit en trois à cinq ans. Parfois deux récoltes par an. La différence entre les deux ? Un geste. Un savoir-faire qui tient dans la main, et que trop peu de personnes maîtrisent dans nos communautés.
C'est ce geste-là que nous avons voulu transmettre, un samedi matin de novembre, à celles qui en ont le plus besoin.
Elles étaient 25 dans la salle
Ce 2 novembre 2024, un peu après 10 heures, notre salle de réunion s'est remplie : 25 participants, dont 20 femmes — et parmi elles, des jeunes filles vivant avec un handicap et des filles déplacées internes. Des jeunes femmes que la vie n'a pas gâtées en opportunités : l'école s'est souvent arrêtée trop tôt, les revenus dépendent des autres, et l'agriculture, leur ressource la plus accessible, devient chaque année plus imprévisible avec le dérèglement du climat.
Nous n'étions pas seuls pour cette journée. L'ADI (Action pour un Développement Intégré), le WDSCB et l'Inclusive Humanitarian Centre ont uni leurs forces aux nôtres, avec une conviction partagée : ces jeunes filles n'ont pas besoin qu'on leur fasse la charité. Elles ont besoin d'un savoir-faire qui leur appartienne.
Le couteau, le greffon, et beaucoup de concentration
La formatrice du jour, une conseillère agropastorale qui pratique le greffage depuis des années, n'a pas fait de long discours. Elle a d'abord posé les choses simplement : ce que le greffage apporte (des fruits plus vite, des récoltes plus abondantes, la possibilité de sauver un arbre qui dépérit), et ce qu'il exige aussi — de l'entretien, de la rigueur, de la patience.
Puis les mains ont remplacé les mots. Couteau de greffage, gaines d'attache, gaines de protection, greffon, porte-greffe : chaque outil est passé de main en main. Quatre techniques ont été présentées — la fente de côté, le greffage en T, le plaquage, la couronne — et les deux plus accessibles ont été démontrées en direct.
Le moment le plus fort ? Quand trois participantes se sont lancées à leur tour. L'entaille, le greffon inséré, la gaine serrée, le regard de la formatrice qui corrige un geste... Ces premières greffes-là valent plus qu'un diplôme : ce sont peut-être les premières plantes de leurs futures pépinières.
« Et après, on apprend quoi ? »
Ce qui nous a le plus marqués, c'est la fin de la journée. Au moment des remerciements, les participantes n'ont pas demandé quand elles seraient payées, ni ce qu'on leur donnerait. Elles ont demandé la suite : fabrication de gels de douche, production de parfums et d'huiles, multiplication de rejetons de bananiers-plantains, élevage de poulets de chair... La liste de leurs envies d'apprendre s'est allongée toute seule. C'est exactement ça, une autonomisation qui démarre.
De notre côté, nous ne les lâchons pas : des visites de suivi tous les trimestres pour accompagner les projets de pépinières, des ateliers pour apprendre à gérer et à vendre, un groupe d'échange pour qu'elles restent en lien entre elles, et dans six mois, une évaluation honnête de ce que la formation aura changé dans leurs revenus et leur alimentation.
Un arbre greffé porte ses fruits en trois ans. Nous avons hâte de voir ce que porteront ces 25 graines-là.
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